| Le père de E.T. et d'Indiana Jones
est-il un réalisateur (c'est à dire un faiseur de films), un
metteur en scène (soucieux de la forme, de l'instant) ou un cinéaste
(s'attachant au fond, construisant une œuvre)? L'auteurisme est-il soluble
dans le liquide (billets verts et Coca)? C'est là finalement
toute la complexité du cas Spielberg, homme d'affaires brillant, champion
du box-office, puissant producteur et en même temps pater familias discret
(très peu people à l'ère du tout glamour), grand enfant
à casquette semblant parfois sur une autre planète et réalisateur
soucieux de laisser une trace, de faire passer des messages. Dualité,
duel ou schizophrénie légère, l'homme navigue entre des
univers totalement différents, s'amusant visiblement à ne jamais
être là où on l'attend. L'homme est capable de traiter
de la Shoah, de l'esclavage des Noirs, du racisme et de la guerre - plutôt
un cinéma à caractère sérieux (ce qui ne veut
pas dire austère) -, mais aussi de se lancer dans les aventures d'Indiana
Jones, de livrer de la chair fraîche aux dinosaures ou de flirter avec
la fée Clochette – du pur divertissement (ce qui n'empêche
pas la manière). |
Trois constantes pourtant, trois grands thèmes sillonnent
toute sa filmographie: l'enfance bien sûr, la solitude et la différence.
Chez Spielberg, on est seul face à la mécanique (Duel), face
aux dinos (Jurassic Park), face à la barbarie (La liste de Schindler),
face à l'avenir (Minority Report) ou alors on est différent
comme un extra-terrestre (E.T.), un enfant (L'empire du soleil), une femme
(La couleur pourpre), un Noir (Amistad). On peut bien entendu être seul
et différent…
Il sera toujours moins coté qu'un Scorsese, qu'un Coppola (même
si ces deux-là sont en nette perte de vitesse), toujours un peu snobé
par ceux que le succès révulse, mais, finalement, ses paradoxes
en font un cinéaste souvent intéressant, parfois passionnant.
De l'autre côté de la barrière
Et puis depuis quelques temps, il y a ce petit plus, cette part d'ombre
qui commence à contaminer son cinéma, à le rendre sinon
subversif (attention, pas de gros mots!) du moins un peu plus pervers, sombre
(même si cela n'empêche pas les bons sentiments et des fins moralement
correcte). |
Après le ratage A.I. (la greffe
Kubrick-Spielberg n'a pas pris), Minority Report (avec ses fantastiques moments
de mise en scène) montrait une voie plus tourmentée, plus torturée.
Et dans Arrête-moi si tu peux, on sent une vraie jubilation à
relater les exploits d'un escroc qui trompe le système mais surtout
son ennui, tente d'"oublier" le divorce de ses parents et de se
faire une sorte d'ami, fût-il flic. Certes le système gagne à
la fin, mais cette partie de cache-cache, ce jeu du chat et de la souris s'est
déroulé, principalement, de "l'autre côté
de la barrière". C'est là que Spielberg doit aller. En
prenant le chemin d'une certaine noirceur, d'une sorte de désespoir
mélancolique, en radicalisant son propos et en osant tordre le coup
à cette satanée vieille morale américaine, il gagnera
en stature, celle d'un auteur à part entière et pas seulement
d'une machine à multiplier les dollars.
Et si dans quelques années, on parlait de Spielberg
comme on parle aujourd'hui d'Eastwood? |