| A 56 berges et avec une jambe en moins, Nicolas
se remémorre ses années de bahut et joue au détective.
Tout ça parce qu'avant d'y passer, son vieux camarade Lionel a lâché
une phrase sibylline et que sa femme s'est barrée chez les bûcherons
canadiens. Style ébouriffant, drôlerie, H4Blues est
un Jean-Bernard
Pouy jouissif!
l y a des vies, comme ça, qui ont de quoi rassurer quiconque sur son
sort. Celle de Nicolas ne brille pas, en effet, au firmament de la réussite!
Depuis vingt ans, il traîne un moignon en guise de deuxième
jambe, on vient de lui piquer sa voiture (pourrie), il ne cause presque
plus à son imbécile de fils, apprenti de la mondialisation
galopante, et, pour couronner le tout, sa femme s'en va au Canada, pardon
au "Caribouland", pour un stage d'hypnologie (meublant ses insomnies
en trompant son mari). Et comme si cela ne suffisait pas, voilà
que son vieux pote Lionel, celui avec qui il se torchait "d'une manière
révolutionnaire. Du rouge, du rouge et encore du rouge", meurt
subitement

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après avoir laissé sur un répondeur
à moitié pété ce message sibyllin dont les
seuls mots audibles sont: "… qu'il fallait en parler à
Nico, lui, il saurait sûrement…"
A la demande de la femme de Lionel et histoire de
tromper son ennui en l'absence de la sienne, Nicolas se plonge dans les
dossiers de son ancien camarade, amateur de palmiers et de cinéma
expérimental ("il était le Langlois du cinéma
underground"). Un fan, par exemple, de Hold me while I'm naked
(15 minutes, couleur, sonore, 16 mm 1966 USA), de George et Mike Kuchar,
presque entièrement filmé dans des salles de bains et qui
fonctionne tout à fait comme une douche froide. George dit lui-même
que ce film est le film d'un film qui ne pouvait pas être tourné,
et de celui qui ne pouvait pas le tourner… Frustration, tournis névrotique,
vulgarité de la mère, exactitude absolue du cadre, antennes
de télévision agitées par l'orage sur les toits du
Bronx, tout ça comme un Brahea calcarea, avec des dialogues
comme: "le sacré du vitrail et le profane de votre soutien-gorge
ne vont guère ensemble…" C'est dire qu'on peut donner
tout Kubrick pour ce simple quart d'heure lumineux…". Après
une ou deux aspirines, Nicolas va rassembler quelques pièces du
puzzle, y déterrer une affaire immobilière, deux ou trois
maîtresses, des jalousies dans le monde de l'art, mais surtout s'offrir
un trip nostalgique direction les années bahut, en l'occurrence
le lycée Henri IV, H4 pour les intimes. Et remarquer que ses anciens
camarades ont la curieuse habitude de mourir jeune ou d'avoir de bizarres
pour ne pas dire étranges accidents… |
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Du talent à
revendre
Parlons net, parlons clair: de cette intrigue revival,
tarabiscotée et pour tout dire invraisemblable, on s'en tamponne
le coquillard. Ce qui fait le prix de cette excellent Pouy (pas le meilleur
certes, mais sacrément jouissif), c'est cette façon de jouer
au vieux con en usant du 12ème degré, de baguenauder dans
les souvenirs de jeunesse, d'asséner deux ou trois vérités
sur ce monde et, une nouvelle fois, le style ébouriffant, hilarant
de ce diable de bonhomme. En talent dans le texte, cela donne ceci: "Sous
le paillasson, devant ma porte, il y avait une enveloppe. Soudain parano,
je l'ai poussée du bout de ma prothèse. Si c'était
une lettre piégée, je ne perdrais que ma jambe de bois et
ça me ferait des allumettes." ou cela: "Je poursuivais
un hypothétique et méchant fantôme en risquant ma vie
à tous les coins de rue, pendant que la mère de mon con d'enfant
se faisait tripoter la couenne en plein nirvana hypnagogique". Sans
oublier ce joli "ordinateur tellement dernier cri qu'il semblait hurler"
ou ce somptueux proverbe irlandais: "La réalité n'est
qu'une hallucination provoquée par le manque d'alcool".
Sur une jambe peut-être, mais quel pied!
Pascal Busset

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Jean-Bernard Pouy dans notre prochaine édition de Travelling.
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