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Blême comme l'enfer

Signé du regretté Pierre Siniac, Carton blême (publié en 1985, revu et corrigé en 1995) est un roman noir futuriste se déroulant en 2005. Une plongée orwellienne dans un monde où les "petits", les malades ne sont pas très bien vus… Cauchemardesque et terrifiant.

i Carton blême a été écrit en 1984, ce n'est certainement pas un hasard. Il plane ici l'ombre du grand Orwell, d'un univers où futurisme rime avec pessimisme. Dans ce monde-là – l'action se déroule en 2005 -, le crime est partout, dans les immenses déchetteries à ciel ouvert de la périphérie comme dans les ruelles sombres de la mégapole, et la sécurité nulle part.

Alors pour permettre aux policiers débordés de faire "correctement" leur travail et du même coup combler l'abyssal trou de la Sécu, le gouvernement en place promulgue une loi dont le cynisme et l'iniquité ne semble déranger que peu de monde. Le principe est simple: chaque mois, les citoyens subissent un contrôle médical complet et au vu des résultats se voient octroyer un carton bleu ou un carton blême. Un rectangle "discret, élégant et

 

très maniable" dont la couleur fait toute la différence, puisque selon la loi du 28 oct. 02, les porteurs de "bleu" peuvent être secourus par la police, alors que les porteurs de "blême" se voient opposer un refus d'assistance policière (tout à fait légal).

On achève bien les "petits"

Comme le dit le ministre de l'intérieur Sarkozy… euh pardon… Salvanty: "Il nous a paru normal, acceptable, que les personnes les plus enclines à grever le budget de la Sécurité sociale (budget dont la normalisation est toujours si difficile à obtenir) se voient, dans une période très préoccupante du fait de l'insécurité, retirer le droit à l'assistance de la police. Les populations en bonne santé, disposant potentiellement d'un avenir de longue durée, étant les mieux en harmonie avec une société moderne, stable, saine et performante, étant à coup sûr plus viables, plus productives au plan socio-économico-physico-intellectuel, doivent, en bonne logique, bénéficier de cette action sélective de la police. Droits que ne peuvent plus posséder, hélas! sous peine d'on ne sait quelle déstabilisation sociale et de prémices certaines de chaos anarchique, les populations "diminuées" et en principe sous-performantes, dont la durée de vie est potentiellement minorée." T'as pas ton "bleu", et bien crève, mais en silence, s'il te plaît!

Dans cette réalité ubuesque, dans cette espèce d'hallucination collective qui élève le grotesque au rang d'art, un homme essaye de se tenir debout. Paul Héclans, nouveau patron de la Crim', doit gérer ce foutoir sécuritaire, cette injustice cauchemardesque mais aussi mettre la main sur un tueur en série, surnommé "Le dingue au marteau", qui lui tape sur le système. Au fil de cette enquête, il va s'immiscer dans les méandres nauséeux des magouilles médico-sociale et des fumeux mécano politicards. Et récolter les clous de sa propre crucifixion.

 

Bienvenue dans la jungle

Avec des mots-scalpels fouillant jusqu'au cœur de la charognerie humaine, usant d'un style clinique et froid comme les murs d'une prison high-tech, Pierre Siniac signait là un roman de politique-fiction qui, en 2003, se lit comme un roman réaliste qui fait froid dans le dos. Car cette jungle où les nantis s'arrangent et où les défavorisés dérangent (sans protection, ils se font trucider allégrement, merci l'épuration administrative) n'est pas à proprement parler une lubie abracadabrantesque d'illuminés consommateurs de cigarettes pas droites, mais bien un état des lieux de l'Europe sécuritaire d'aujourd'hui où criminalité en col blanc et délit de sale gueule s'entendent comme larrons en foire. Ce n'est pas le Siniac de Luj Inferman' et de la Cloducque, ses deux "monstres" récurrents (voir la bibliographie), le Siniac débridé, corrosif, humoristique, sordide, mais c'est toujours le Siniac talentueux qui n'oublie pas la fantaisie. Carton blême (et il y a en effet de quoi blêmir), opportunément réédité, montre aussi combien va nous manquer l'auteur de Femmes blafardes ou des Mal lunés.

Décédé en 2002, Pierre Siniac, 73 ans, vivait seul dans un HLM des Yvelines. Guidés par l'odeur, c'est là que les voisins (et les pompiers qu'ils ont appelés) ont retrouvé son corps dans un état de décomposition déjà avancé (un mois que son cadavre gisait là dans l'anonymat puisque personne, dans le voisinage ne savait qui il était). Comme quoi on ne meurt pas de façon absurde que dans les romans.

Pascal Busset

cotation 5/7

 

Carton blême de Pierre Siniac, Ed. Rivages/Noir

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