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Dans Eliza Hunt, le Neuchâtelois
Hubert Jeanneret fait craquer le vernis d'une enquête classique pour
flirter avec le fantastique. Au programme: illusions, femme fatale et hommage
au films noirs des années 40. Tarabiscoté mais assez envoûtant.
n
privé sans illusions au pays des illusions. Parti sur une enquête
de routine – identifier la maîtresse d'Erich Von Kaenel avocat
fortuné qui s'est suicidé, laquelle maîtresse lui aurait
soutiré, selon l'épouse légitime, de fortes sommes
-, Frank Lesage va vite troquer le rôle de Marlowe pour celui de
marionnette. Il faut toujours se méfier des choses trop faciles,
mais comme Lesage porte bien mal son nom…
Très vite, Frank, bien "aidé"
par un membre du cabinet du défunt, identifie la présumée
maîtresse, une certaine Natacha, ex-prostituée que Van Kaenel
a pris sous son aile protectrice. Une femme qui a quelques arguments et
qui s'y connaît en hommes et en bars:

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"Dans les bars, je n'ai rencontré
que deux sortes d'hommes. Ceux qui espèrent me mettre dans leur
lit en m'offrant des verres et en racontant n'importe quoi. Et ceux qui
se sentent obligés de me faire la morale. Le problème, c'est
que les premiers se font souvent passer pour les seconds. Dis-moi tout
de suite où te situer! Ça simplifiera les choses".
Frank, plus porté sur les femmes que sur l'éthique,
choisit le lit, puis laisse Natacha à ses rêves vodkaïsés.
Le lendemain, il découvre son corps prématurément
vieilli – comme le sont tous ceux des prostituées –
criblé de balles. Pour corser le tout, sa cliente, Alicia Von Kaenel,
se suicide en s'accusant de la mort de Natacha. Ce n'était donc
que ça, une vengeance féminine? L'affaire est donc bouclée?
A en perdre la tête
Non, car Frank comprend que certains rouages de cette
macabre mécanique grincent, qu'il a fait fausse route. Persuadé
que Natacha n'était pas la maîtresse mystérieuse du
célèbre avocat, il cherche qui a bien pu lui faire tourner
la tête (que, sur la fin, il perdait totalement selon les dires de
ses proches). Le vieil homme voyait une autre femme, choisie pour sa ressemblance
avec une actrice des années 40, une femme fatale qui illuminait
les films noirs et, accessoirement, couchait avec JFK (mais qui n'a pas
couché avec Kennedy?).
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Von Kaenel se prend au petit jeu de la résurrection
d'un fantasme, de la photocopie d'un désir et s'y perdra. Mais il
ne sera pas le seul à succomber à l'étrange charme,
au sortilège, à la malédiction d'Eliza Hunt…L'enquête,
et avec elle l'enjeu de la mystification, trouvera, elle, son épilogue
quarante ans plus tard. Dans un futur étonnant. Un futur en noir
et blanc…
Clins d'œil cinéphiles
Habile à jouer avec le temps (passé,
présent, futur), sans indication de lieu (un coin du Québec?),
Eliza Hunt, roman tarabiscoté (parfois un peu trop) du
Neuchâtelois Hubert Jeanneret est une bonne surprise (malgré
une édition minée par les erreurs de frappe et les fautes
d'orthographe). Grâce à son héros imbu de lui-même,
queutard, noyé dans un filet dont il a lui-même tricoté
les mailles ("N'est-ce pas merveilleux de se sentir piégé?",
chante Thiéfaine), à ses seconds rôles (notamment l'ami
de Frank, Dany, retiré des filatures et moitié ermite), à
ses très beaux portraits de femmes. Grâce aussi à son
envoûtante atmosphère nostalgique et fantastique (la partie
mystérieuse du bouquin, avec l'apparition de l'énigme Eliza
Hunt, est la plus probante). Grâce surtout à cet amour du
cinéma et notamment des films noirs des années 40, ce cinéma
qui brillait en noir et blanc, à ces références cinéphiles
- Laura de Preminger en premier lieu puisque, dans le livre, Eliza
Hunt a tourné dans… Lauren, mais aussi Vertigo
de maître Alfred à qui le livre, de façon totalement
réjouissante, fait souvent penser – qui traversent ce roman.
On peut payer sa place pour la séance!
Pascal Busset

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