| Premier roman de Monsieur Pascal
Dessaint, Les paupières de Lou ressort dans une version
revue par l'auteur. Etonnante et épatante genèse d'une œuvre
qui fait la part belle aux losers attachants et à Toulouse, la ville
ros(s)e.
piller
le dictionnaire des superlatifs chaque fois qu'un de ses livres sort, Pascal
Dessaint va croire que Travelling lui veut du bien. On ne
lui donnera pas tort. Et la donne n'a que peu de risque de changer, puisque,
visiblement, l'homme est incapable d'écrire un mauvais roman.
Le – très bon - roman qui nous occupe
présentement, comme on dit au Québec, est la première
pierre (retaillée par l'auteur) d'un édifice qui est à
la fois une ville - Toulouse - et un univers singulier - charme indéfinissable,
style brillant, mélancolie tenace, humour à froid et amitiés
chaleureuses. Un monde glauque peuplé de marginaux, de losers magnifiques
et attachants qui laissent le clinquant et le pompeux à d'autres.
Comme dans la vie, rien chez Dessaint n'est lisse, tout n'est que bosses
et failles!
Les paupières de Lou donc.
Bizarre, vous avez dit
bizarre?
Julien Demay, premier moule d'Emile, héros
plutôt atypique du triptyque La vie n'est pas une punition,
A trop courber l'échine et On y va tout droit,
est un écrivain public dans la dèche qui s'astique le nombril
comme d'autres prennent soin de leurs cuivres, possède un chat nommé
Blaise, a quelques problèmes d'ordre sonores avec son voisin et
vit une relation, disons complexe, avec Lou, qu'il doit partager avec les
clients d'un hôtel où certaines chambres se louent à
l'heure.
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Pas vraiment une pub vivante pour euphorisants!
"Il y a des types comme ça! Et ils ont beau avoir vingt, trente
ou cinquante ans, ils donneront toujours l'impression d'avoir mis dès
la naissance un pied dans la tombe et d'être prêts, d'un moment
à l'autre, à y mettre le second!"
Julien ne fait pas grand chose de ses journées,
sinon taper tous les jours quelques phrases qui composent une sorte de
journal intime désincarné, relire et corriger d'obscures
"œuvres" littéraires et attendre une hypothétique
visite de Lou. Mais sa vie va changer. D'abord, c'est une photographe,
Sylvia Doulens, qui vient lui proposer de faire des photos de nu (!). Ensuite
il y a cette Geneviève, une infirme, qui lui envoie un mémoire
au titre excitant: Masturbation, fornication et droit de cuissage dans
le Lauragais au XIIème et XIIIème siècles. Le
téléphone sonne (anonymement), le chat miaule (évidemment)
et, dans la rue, une ombre fait le pied de grue (curieusement). L'angoisse
venant toujours avant la mort, les paupières de Lou l'absente, Lou
la vorace, Lou la mystérieuse, Lou la traquée vont finir
par se fermer. Comme on clôt un livre, comme on enterre ses illusions,
comme on annone un adieu déchirant ("une partie de mon être,
la meilleure sans doute, venait de sombrer avec elle").

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Lou n'y est plus, le cœur non plus. A quoi
bon alors connaître le fin mot de l'histoire, à quoi bon une
vengeance qui ne peut cicatriser les blessures de l'âme? "Monsieur
Demay, ne seriez-vous pas un peu lâche? – Je suis au-delà.
Non, je veux qu'on me fiche la paix."
Univers inclassable
Plus qu'une intrigue fragmentaire par ailleurs savamment
construite – remarquable emboîtement des pièces d'un
puzzle qui se dessine à posteriori -, Les paupières de
Lou en impose grâce à des personnages et une atmosphère
qui se risquent sur le bizarre. Erotisme, mélodrame, espionnage,
politique…, Pascal Dessaint mixe le tout à sa façon
pour nous servir un cocktail maison totalement inclassable. Et découvrir
ce premier roman, genèse d'un univers attachant et hors norme, après
avoir lu le reste de son œuvre ajoute une autre dimension, particulière,
à l'affaire.
Et si tout cela ne suffisait pas, Dessaint aime les
chats (certains passages des Paupières comptent parmi les
plus beaux jamais écrits sur ces anars du règne animal) –
"Décidément, ce chat n'était pas sans me ressembler,
il gardait cette même distance entre lui et tout ce qui, pour l'essentiel,
lui paraissait superflu." - et Paul Personne - "On aimait Paul
comme un type écorché qu'on aurait rencontré par hasard,
une nuit, dans un train de banlieue – il avait des tripes et de la
tendresse à revendre, et parfois on se disait que sa douleur, en
nous, trouvait quelque reconnaissance."
N'en jetez plus, les superlatifs crient grâce…
Pascal Busset

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